mardi 20 novembre 2018

Histoire: Juifs et musulmans en Espagne au XVI° siècle



 "Mais, pour eux, le problème n'était pas uniquement politique : il ne s'agissait pas seulement d’institution.  Une question plus délicate existait, qui mettait en cause la contexture même de leur peuple, rien de moins que la fameuse question des minorités ethniques que tant d'Etats, de nos jours, ont vu se poser à eux dramatiquement.

  L'Espagne, en effet, renfermait un certain nombre d'éléments qui faisaient mal corps avec son véritable peuple.  D'abord des Juifs; il y en avait beaucoup, - « un tiers des citadins et marchands de Castille », écrit Vincenzo Quirini, ambassadeur vénitien; - ils étaient riches, gagnant énormément à prêter de l'argent à des taux usuraires qui allaient jusqu'à 40 % et leur luxe était insolent.  

Maints s'étaient Convertis surtout lors des grandes missions apostoliques de saint Vincent Ferrier.  Et dans quelques cas, cela constituait un enrichissement.  Mais, tous étaient-ils très sincères?  Trop n'avaient demandé le baptême que par ruse ou par peur, tout en demeurant Juifs de foi et souvent de secrètes pratiques; le peuple les surnommait « Marranos » par un jeu de mots qui rappelait tout ensemble l'hébreu Maran atha » (« le Seigneur vient ») et le castillan - por-tugais «marrano » qui signifiait goret. 


L'infiltration des Marranos dans les rangs chrétiens aboutissait aux contaminations les plus étranges ; il y en avait jusque dans le haut clergé, qui se cachaient à peine.  Ne racontait-on pas (mais fallait-il y croire?) l'histoire de cet évêque de Calahorra qui, venu à Rome, faisait gras le vendredi, priait en hébreu selon le rite juif, réclamait de la viande kosher, refusant de prononcer le nom du Christ et battait ses prêtres s'ils s'avisaient de lui faire des remontrances ! Il y avait donc là une menace pour la foi, qui pouvait se laisser pénétrer d'on ne savait quel étrange syncrétisme judéo-chrétien.

Mais à ce péril israélite s'en ajoutait un autre : celui que pouvait constituer la présence de masses d'origine arabe.  Après chaque étape de la Reconquista, il en était de même dans le pays reconquis tels ces musulmans de la région de Barcelone et des Baléares que le Bienheureux Raymond Lulle avait si courageusement cherché à convertir.  La dernière étape, la conquête de Grenade, en allait accroître encore la quantité. 
Et parmi ces résidus de l'ancienne occupation, à côté de ceux qui conservaient, officiellement, leur religion, il y avait aussi tous ceux qui, convertis de plus ou moins bon teint, se proclamaient chrétiens, tout en demeurant en secret fidèles au Coran de leurs pères; on les appelait les « Morisques ». Les Rois catholiques pouvaient-ils laisser se prolonger une situation si équivoque?
(Daniel Rops : L’Eglise de la Renaissance et de la Réforme p. 263, sq)

samedi 17 novembre 2018

Histoire de l'Eglise: la commende et les monastères

Le danger que dénonce saint Bernardin, rien ne le manifeste mieux que le développement que prend alors le désastreux régime de la Commende.  La pratique en était très ancienne : on peut en retrouver les traces jusque dans saint Ambroise et saint Grégoire le Grand.  
Redon - cloître église St-Sauveur

Selon l'intention première, donner un monastère en commende, c'était en confier (commendare) provisoirement l'administration à un séculier, en l'absence du titulaire, avec dispense de régularité.  Mais, avec la constitution progressive du régime des bénéfices ecclésiastiques, la commende était devenue une fructueuse opération pour le titulaire, autorisé à percevoir les revenus afférents à la fonction qu'il exerçait temporairement. 

Du coup, les laïcs s'étaient intéressés à l'affaire: dès l'époque de Charles Martel, on avait vu des Abbés militaires qui touchaient les revenus d'un monastère, sous prétexte d'assumer sa protection.  Puis, la commende, de temporaire était devenue définitive: le « commendataire » encaissait les bénéfices tout le long de sa vie, en faisant exercer les pouvoirs ecclésiastiques par un prieur ou un substitut, qui, canoniquement, y était habilité.  Au cours du XIII° siècle, cette funeste pratique avait déjà gagné beaucoup de terrain: les bénéfices réguliers surtout, abbayes et prieurés, avaient commencé à être mis en coupe réglée.

Les Avellanes (Catalogne)

On imagine sans peine comment la crise du Grand Schisme et les surenchères qu’elle détermine dans les deux camps rend cette pratique à peu près universelle.  En échange de leur serment d'obédience, les princes laïcs se font attribuer par l'un ou l'autre Pape tout ce qu'ils peuvent de bénéfices, abbayes, monastères, revenus épiscopaux, voire simples cures; rien n'échappe à un appétit de plus en plus dévorant.  


Les bénéfices en commende font partie des ressources reconnues des grands; on en voit figurer dans la dot des filles ou donner à des gamins de douze ans.  Le plus étonnant de l'affaire est que tous ces Abbés commendataires ne sont pas mauvais et même que certains lutteront courageusement pour la réforme de leur communauté.  Mais, ordinairement, ils ne songent qu'à tirer le plus de ressources possibles de leurs biens religieux, n'ont aucun souci des biens spirituels, laissent péricliter les âmes.  

En Allemagne, où il y a partout confusion totale entre le commendataire et le titulaire; les laïcs se déclarent princes - évêques ou comtes - abbés, mais ne songent nullement à être prêtres -. on cite le cas d'un évêque de Paderborn, en 1400, qui, tranquillement, se marie. Rien d'étonnant, en de telles conditions, à ce que le clergé, du haut en bas, perde beaucoup de son autorité.

(Daniel Rops : l'Eglise de la Renaissance et de la Réforme. P. 146 sq)
 


René Rémond: Trouver une autre manière de témoigner de l'esprit de partage et de pauvreté.

Un exemple: la manière pour nos sociétés de se situer par rapport à la richesse. Comment remettre en valeur l'esprit de pauvreté, actualiser l'appel à prendre de la distance à l'égard de l'argent? En d'autres temps, l'Eglise a su trouver des réponses adaptées et audacieuses: les ordres mendiants au Moyen Age, les congrégations hospitalières ou enseignantes au XIX° siècle. A chaque fois, il s'agissait de répondre à un besoin social concret: soigner des lépreux, accueillir ou nourrir des pauvres, éduquer des enfants…
 

Aujourd'hui, nous ne sommes plus au Moyen Age, nos sociétés sont ordonnées à la production des richesses, des richesses dont beaucoup profitent, même si existent des zones de pauvreté ou d'exclusion. L'Eglise doit donc trouver une autre manière de témoigner de l'esprit de partage et de pauvreté. Elle le fait déjà quand elle préconise une répartition plus équitable des ressources ou fait campagne pour l'abolition de la dette des pays du tiers-monde; mais cela ne suffit pas! Des applications nouvelles, plus originales doivent être trouvées pour signifier que la recherche du profit, l'accumulation des richesses, ne sont pas les seules valeurs possibles. C'est aussi une manière de témoigner de la grandeur de l'homme que de ne pas se résigner à ce que l'individu soit écrasé par la fatalité économique.


L'homme ne vit pas seulement de pain ou de stock-options, il ne trouvera pas son bonheur ou sa liberté dans la progression du CAC 40! Pour manifester ses valeurs propres, pour réagir à l'idolâtrie de l'argent, le christianisme doit susciter des expressions adaptées, comme l'Eglise a su inventer autrefois le jeûne du vendredi ou la Trêve de Dieu.
René Rémond : "Le Christianisme en accusation" p. 150

dimanche 4 novembre 2018

Pour en finir avec les paradis fiscaux


Les paradis fiscaux sont des centres financiers en extra-territorialité qui attirent les capitaux frauduleux par une fiscalité avantageuse et des garanties de secret bancaire. Ils permettent de blanchir les bénéfices liés aux trafics d’armes et de drogue, à la traite des êtres humains, au commerce de matière nucléaire, de véhicules volés, etc.
La criminalité financière est le dénominateur commun de toutes ces criminalités. En outre, les fortunes cherchent souvent à y échapper au fisc, ce qui aggrave les inégalités sociales et favorise la corruption. Nous sommes donc là devant l’un des plus grands scandales du monde contemporain.
Face au crime mondial, il n’y a encore ni droit mondial, ni justice mondiale, ni police mondiale. Il est urgent d’établir un droit d’ingérence contre la criminalité financière. Si l’opinion publique était informée des sévices invisibles que cette situation facilite, nul doute que les États seraient plus combatifs.
D’après une étude récente du FMI, les actifs internationaux des banques de ces centres atteignent environ cinq mille milliards de dollars en croissance de 6 % par an de 1992 à 1997. Bien que tous ces actifs ne soient pas de nature suspecte, on doit mentionner que d’après l’ONU, le commerce de la drogue représente 8 % du commerce mondial, et le « PCB » (produit criminel brut) atteint 15 % du commerce mondial. Une bonne part de ce PCB transite par ces centres.
Dans ce domaine, hélas, l’Europe n’a guère de leçons à donner. 
Les paradis fiscaux y prolifèrent : du Luxembourg à Monaco, des îles Anglo-Normandes au Lichtenstein, Gibraltar ou Saint-Marin. l’Europe doit donc s’engager résolument vers l’élimination des paradis rivaux - à commencer par les siens -, sur la base du concept de l’OCDE qui dresse la liste de quarante-sept régimes fiscaux préférentiels de pays membres comme potentiellement dommageables. L’OCDE est convaincus qu’un dialogue constructif peut s’engager avec la plupart des pays et territoires concernés.
« Notre Foi dans ce siècle » de Michel ALBERT, Jean BOISSONNAT, Michel CAMDESSUS Ed. Arléa, 2002, p. 92

samedi 27 octobre 2018

Renoncer à toute forme de cléricalisme

Les communautés chrétiennes sont actuellement traversées par un grand malaise. La question la plus importante qui se pose à l’Église n’est pas qui se trouve derrière les scandales, mais ce que ces scandales – en particulier les abus sur mineurs – révèlent de sa manière d’être. De fait, l’Église est contrainte non seulement de chercher un remède aux comportements inappropriés de ses prêtres, mais aussi de s’interroger sur les raisons profondes qui les ont rendus possibles. La « tolérance zéro » ne suffit pas si elle n’est pas étayée par la volonté radicale de revoir nos modes de fonctionnement au sein de l’Église, notamment en ce qui concerne l’exercice des ministères ordonnés.

L’Église a encouru le risque de fonctionner davantage comme une institution religieuse que comme une communauté de foi. Ce qui est très ambigu, c’est qu’elle a fait entrer par la fenêtre ce que l’Évangile avait fait sortir par la porte : le caractère sacré. Tout ce que nous vivons aujourd’hui met en lumière les conséquences amères d’une sacralisation de certaines fonctions ecclésiales qui, en réalité, sont et restent des services. L’identification entre le ministère au service de la vie d’une communauté et l’identité personnelle du ministre ordonné a créé toute une série d’abus qui, avant d’être des crimes, sont en réalité une posture qui contraste avec l’Évangile, bien qu’elle soit profondément « religieuse ».

Aussi l’Église se retrouve-t-elle à payer aujourd’hui les conséquences amères d’une reprise du fonctionnement religieux et sacré. Ce fonctionnement a créé une caste – la caste cléricale –, qui ne concerne pas seulement les clercs, mais aussi les laïcs cléricaux. Comme les pharisiens et les sadducéens du temps de Jésus, cette caste, au lieu de servir l’Évangile, est tentée de s’en servir.

Au fond, si l’on y réfléchit, l’Évangile, avec ses exigences de liberté, d’égalité et de fraternité universelle, est la ruine de l’Église. S’il n’y avait pas l’Évangile, tout pourrait continuer à fonctionner comme toujours. Mais l’Évangile impose une conversion qui passe par la réception des critiques de l’extérieur. Celles-ci doivent être au fondement d’un repositionnement sérieux et généreux des communautés chrétiennes. Remettre l’Évangile au centre de la vie de l’Église, c’est reconnaître une erreur fondamentale : celle d’avoir atténué l’appel provocant à être une communauté de frères au service de l’humanité, et non une « religio » comme les autres. Ce qui fait la différence, ce n’est pas le bagage dogmatique ou rituel ; c’est la posture qui consiste à renoncer à tout privilège découlant de la revendication d’une investiture venue d’en haut, pour privilégier au contraire la relation à l’autre, qui va jusqu’à se mettre à ses pieds pour le servir.

Que faisons-nous réellement pour renoncer à toute forme de cléricalisme et, même, de machisme ? Tant que nous ne renoncerons pas à l’abus d’exclusivisme et d’exclusion, il sera très difficile de guérir de la maladie qui génère des abus sexuels, de pouvoir et de conscience. Une Église qui repart de l’Évangile est une Église dépouillée d’elle-même, qui renonce à créer des castes exclusives s’arrogeant le droit d’exclure les autres au nom d’une vocation et d’une investiture venue d’en haut. Celle-ci, en réalité, ne peut venir que d’en bas. Les événements et, surtout, l’intelligence plus grande que nous avons de l’Évangile exigent que l’on ne tombe pas dans la logique du rapiéçage (Marc 2,21), mais de nous lancer au contraire joyeusement vers l’horizon de la refondation. Tout cela ne peut se produire que si nous acceptons d’abord de relativiser toute une série d’institutions et de fonctionnements qui, s’ils ont été utiles – du moins en partie – jusqu’à aujourd’hui, ne sont probablement plus adaptés.

Deux éléments sont non seulement urgents, mais aussi révélateurs du désir bien réel de passer de la nostalgie de nous-mêmes à la nostalgie du Royaume de Dieu qui vient nous déstabiliser : le rôle de la femme dans la vie de l’Église et le passage d’une théologie de la mortification à une théologie du plaisir. Dans les deux cas, la manière de concevoir la sexualité, comme le signe de notre manière de nous sentir humains et d’entrer en relation, est la clé de voûte d’une volonté – ou non – d’assumer les changements anthropologiques actuels non comme une menace, mais comme une opportunité.

Il ne s’agit pas de relativiser de manière idéologique le célibat des prêtres ou la chasteté des consacrés, mais de les replacer dans la bonté radicale et totale de notre humanité. Sans exaltation inutile – et parfois dommageable –, du renoncement que ce célibat suppose, comme source d’excellence. Cela nous permettra de vivre de la même manière qu’auparavant – le célibat notamment – mais avec une liberté et une responsabilité qui, au moins en partie, doivent encore être construites, pour être non seulement vivables de l’intérieur, mais également lisibles de l’extérieur.

F. Michael Davide Semerano, moine bénédictin
https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/Renoncer-toute-forme-clericalisme-2018-10-25-1200978486

mercredi 17 octobre 2018

Isabell Camborde, aiguilleuse du ciel

Dans la tour de contrôle de l'aéroport de Roissy, cette laïque consacrée aiguille ses collègues vers le Ciel. Une trajectoire fixée à 25 ans après quelques turbulences.

« Vous voulez faire rire le bon Dieu ? Alors parlez-lui de vos projets ! » Comme il est vrai ce trait d'humour de Nicolas Buttet, prêtre et fondateur de la fraternité Eucharistein ! J'ai lutté pendant des années contre l'idée de devenir « bonne sœur ». Et pourtant... depuis plus de 10 ans, je suis laïque consacrée au sein de la communauté de l'Emmanuel. Ma joie, chaque jour nouvelle, est de m'être entièrement donnée à Dieu en m'engageant, au cœur du monde, dans le célibat pour le Royaume. Quelle grâce, en effet, de pouvoir vivre son métier comme une mission ! Le mien est passionnant : en tant que contrôleur aérien à l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, mon travail est de guider les avions afin qu'ils ne soient pas deux à se retrouver à la même altitude, au même endroit, au même moment. De plain-pied dans ce milieu professionnel plutôt masculin et peu chrétien, j'essaie d'être un signe de contradiction et d'indiquer le Ciel à mes collègues. Comment annoncer l'amour de Dieu ? Le Seigneur, lui, ne brusque jamais la liberté des hommes. Il fait preuve de patience et de douceur. Ainsi s'y est-il pris avec moi pour m'aiguiller vers le célibat consacré.

À la ferme familiale où j'ai grandi, dans un village près de Lourdes (Hautes-Pyrénées), nous ne parlions pas de Dieu. Mais d'aussi loin que je me souvienne, le Christ m'a toujours attirée. Vers l'âge de 10 ans, j'avais déniché, dans le grenier, un Évangile de saint Jean. Comme une enfant, je lisais et relisais, le soir avant de m'endormir, le récit de la Passion en espérant que, cette fois-ci, Jésus descendrait, victorieux, de la Croix, ou que Pilate choisirait de le relâcher à la place de Barabbas ! Alors que, passé la première communion, ceux de mon âge désertaient la messe, moi, j'y suis restée fidèle. Quand je pouvais, je filais à la grotte de Lourdes. Je ne priais pas, mais me laissais bercer par la présence maternelle de Marie que je pressentais déjà. J'admirais des parents qui tenaient leur enfant au petit corps déformé. Ils ne venaient pas réclamer un miracle, mais mendier la force de tenir un an de plus dans l'épreuve. « Que c'est beau d'avoir la foi ! », me disais-je.

« Isabelle, elle finira bonne sœur ! », lançait-on parfois dans le village avec un certain mépris. Dans ces milieux ruraux où l'on parle peu de soi, il est souvent plus facile de commérer sur le voisin... J'entendais la critique et, subrepticement, s'est infiltrée puis imposée en moi l'idée, terrifiante, qu'une religieuse était une personne inutile qui n'avait pas réussi à se marier car « trop moche» ! J'ai ainsi vécu toute mon adolescence écartelée et tiraillée entre une soif immense de Dieu et une peur tenace qu'il me prenne tout. Je refusais de m'ouvrir sur ces pensées à quiconque, à commencer par Dieu et par moi-même. Pendant mes classes préparatoires scientifiques, comme pour étouffer l'appel, j'ai mené une vie étudiante festive, arrosée, et me suis évadée dans des activités un peu extrêmes, seule, en montagne et sur les crêtes. Le ciel, l'altitude, les sommets des Pyrénées me fascinaient. D'où, peut-être, mon rêve de devenir pilote de ligne puis contrôleur aérien.

Quel choc de rencontrer des chrétiens souriants, joyeux et fiers de leur foi, des attitudes si nouvelles pour la sauvage que j'étais ! 

Dans ce véritable combat de Jacob, j'ai cru prendre pour de bon le dessus le jour où j'ai intégré l'École nationale de l'aviation civile (Énac), à Toulouse. La formation étant rémunérée, les étudiants s'engagent à travailler 10 ans dans la fonction publique. Je pensais donc avoir gagné la partie n'imaginant pas, à l'époque, qu'on pouvait conjuguer présence au monde et consécration au Christ. Mais le prix à payer de cette apparente victoire était une grande tristesse et solitude. Je m'étiolais. L'été 1999, sur les conseils d'un ami, j'ai atterri à Paray-le-Monial en plein forum des jeunes de la communauté de l'Emmanuel. Quel choc de rencontrer des chrétiens souriants, joyeux et fiers de leur foi, des attitudes si nouvelles pour la sauvage que j'étais ! La source de leur joie m'a été révélée lors d'une confession : la miséricorde du Seigneur. L'expérience de celle-ci s'est traduite par un incroyable sentiment de liberté et, le lendemain même, par le don de la prière. J'ai su qu'il me fallait changer de vie. Le Christ étant Celui qui me rendait heureuse, je devais le laisser vivre en moi.

Quand on Lui ouvre une brèche, Dieu s'y engouffre volontiers, y compris là où l'on préférerait qu'il n'entre pas ! Ainsi de ma question de vocation... Le silence dans lequel je l'avais terrée a éclaté l'été suivant quand je suis retournée à Paray. Au cours d'une veillée, les consacrés ont été invités à rejoindre le podium. « Vous m'avez fait peur, j'ai cru que vous alliez monter, vous aussi ! », m'a glissé une dame assise à côté de moi.

À ma réponse un peu sèche, elle a conclu : « Oui, c'est comme moi, ce doit être trop tard. » Je n'ai plus rien dit de la soirée, mais sa réflexion m'a travaillée. Cette quadragénaire célibataire ne semblait pas heureuse et je me suis dit qu'à 20 ans, elle avait peut-être entendu aussi l'appel, mais qu'elle ne l'avait pas creusé. De retour chez moi, j'ai pris la décision d'avancer : « Seigneur, tout ce que tu veux, mais je te préviens : je ne serai pas sœur ! » J'ai répété cette prière plusieurs soirs de suite et, très vite, Dieu m'a fait comprendre qu'il savait bien mieux que moi le chemin qui ferait mon bonheur. Alors, dans les larmes, j'ai baissé les armes : « Mon Père, je m'abandonne à toi, fais de moi ce qu'il te plaira. Tu as gagné, mais en échange, donne-moi la joie. » Il a tenu parole comme jamais je n'aurais pu l'imaginer 

jeudi 27 septembre 2018

Cléricalisme et pouvoir

Le 22 août dernier, la CCBF faisait une déclaration au sujet de la pédophilie dans l’Église. Elle y dénonçait avec vigueur, à la suite du pape François, les dérives du cléricalisme et en appelait à faire confiance aux baptisés, à leur sensus fidei. La réflexion qui suit s’inscrit dans cette ligne.
 


Il me semble que le cléricalisme dénoncé par François est lié au pouvoir (le "pouvoir sacré" dit Vatican II) que l'on a attribué à certains hommes (les clercs) au nom de l'Évangile. Et tant qu'on ne remettra pas en cause ce pouvoir, le cléricalisme demeurera.
La difficulté fondamentale est que ceux qui détiennent ce pouvoir (clérical) sont ceux qui devraient le dénoncer, alors que leur être comme leur existence sont construits dessus. Comment scier la branche sur laquelle on est assis ? Le drame de François lui-même n'est-il pas que c'est au nom de son pouvoir qu'il dénonce ce pouvoir, ce qui est encore du cléricalisme !
En fait c'est vraiment le peuple des baptisés qui, seul, est en droit, et en obligation, de le dénoncer. Mais en a t-il réellement le pouvoir et comment ? puisque immédiatement les clercs (évêques, prêtres et diacres) en poste risquent de réagir et de crier au délit, à la désobéissance ou au sacrilège, à moins qu'ils ne parlent d'incompétence théologique ou de méconnaissance de l'histoire de l'Église...
Selon moi, on ne peut pas lutter contre le cléricalisme sans contester le sacerdoce ministériel, cette aptitude quasiment divine donnée à quelques hommes de pouvoir parler au nom de Dieu, agir au nom de Dieu, pardonner au nom de Dieu, consacrer au nom de Dieu, condamner au nom de Dieu !
Nous sommes tous membres d'un peuple, à égalité de dignité et de responsabilité. Nous pouvons avoir des fonctions différentes mais nous n'avons pas des êtres différents (un être "prêtre" et un être "laïc" !) : nous sommes tous baptisés dans le même Esprit, et si sacerdoce il y a, il n'y en a qu'un, notre sacerdoce commun.
Or l'Église a créé un sacerdoce ministériel transmis par une ordination qui confère un caractère décrété ineffaçable, comme le baptême : "Tu es prêtre pour l'éternité." Ceci est pour moi une erreur à la racine, radicale.
Qu'il y ait besoin de ministres, de gens – hommes et femmes bien sûr – assumant des fonctions dans le peuple de Dieu, c'est évident, mais ce ne peuvent être que des fonctions temporaires de service, de fonctionnement, sans aucun pouvoir spécifique "sacramentel".
Ce pouvoir "sacramentel" donné à des hommes –  et seulement à des hommes ! – pour traduire l'action de Dieu est, me semble-t-il, la racine même du cléricalisme : on en fait des êtres humains différents, revêtus de pouvoirs exceptionnels et réservés, et dès lors la dérive n'est pas loin pour que toutes leurs actions (même non "sacramentelles"  deviennent auréolées, inattaquables... Tant qu'on ne voudra pas le reconnaître, on risque de n'apporter que des remèdes passagers et superficiels.
Bien sûr, j'en suis certain, bon nombre de prêtres n'ont jamais voulu profiter de ce statut pour dominer, ou abuser des chrétiens jeunes ou moins jeunes, pour gérer les finances qui leur étaient confiées ou pour briguer des postes de puissance ou de domination.
Il n'en reste pas moins que ce statut de prêtre, à part, allant même jusqu'à être configuré au Christ, avec tous les pouvoirs qui y sont attachés, crée un type de relation de dépendance, de soumission, de la part de ceux qui vivent dans l'environnement ou sous la coupe de ce pouvoir. Il suffit de voir comment, même dans des communautés apparemment "éclairées", le rôle du prêtre reste absolument central et déterminant. "Monsieur le curé a dit... monsieur le curé veut que... monsieur le curé ne pense pas que... qu'en pense monsieur le curé ?..."
Nous n'avons vraiment qu'une chose à faire, en ce temps de tempête pour l'Église, et comme nous y invite François, c'est de lutter de toutes nos forces contre le cléricalisme et pour une vraie responsabilité de tous les chrétiens. "Dire non aux abus, c’est dire non, de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme." (Lettre du pape François au peuple de Dieu", 20 août 2018)
Et permettez-moi de le redire en poussant la logique jusqu'au bout : lutter contre le cléricalisme, n'est-ce pas avoir l'audace et le courage de dire non à la source même du cléricalisme, le sacerdoce ministériel, quelles que soient toutes les raisons historiques ou théologiques que l'on puisse en donner ?
Un seul sacerdoce, celui de tout le peuple des baptisés. Rêve ou utopie créatrice ? C'est en tout cas ma conviction profonde et, pour moi, le seul vrai moyen d'échapper au cléricalisme qui engendre tant d'abus, non seulement au niveau de la sexualité mais aussi au niveau de l'argent et du pouvoir.
Et si cette intuition s'avérait juste, comment vivre une telle révolution théologique et culturelle sans tout détruire ? Comment permettre à chacun, prêtre ou laïc d'aujourd'hui, de se reconstruire avec les autres, en Église, dans sa conscience de disciple du Christ appelé à être témoin de Bonne Nouvelle pour notre monde si chahuté et si nouveau ?
Cherchons et inventons ensemble ! .À l'écoute de l'Esprit, bien sûr !
 

Jean-Luc Lecat-Deschamps - 29/08/18
cf http://baptises.fr/content/clericalisme-pouvoir