jeudi 27 septembre 2018

Cléricalisme et pouvoir

Le 22 août dernier, la CCBF faisait une déclaration au sujet de la pédophilie dans l’Église. Elle y dénonçait avec vigueur, à la suite du pape François, les dérives du cléricalisme et en appelait à faire confiance aux baptisés, à leur sensus fidei. La réflexion qui suit s’inscrit dans cette ligne.
 


Il me semble que le cléricalisme dénoncé par François est lié au pouvoir (le "pouvoir sacré" dit Vatican II) que l'on a attribué à certains hommes (les clercs) au nom de l'Évangile. Et tant qu'on ne remettra pas en cause ce pouvoir, le cléricalisme demeurera.
La difficulté fondamentale est que ceux qui détiennent ce pouvoir (clérical) sont ceux qui devraient le dénoncer, alors que leur être comme leur existence sont construits dessus. Comment scier la branche sur laquelle on est assis ? Le drame de François lui-même n'est-il pas que c'est au nom de son pouvoir qu'il dénonce ce pouvoir, ce qui est encore du cléricalisme !
En fait c'est vraiment le peuple des baptisés qui, seul, est en droit, et en obligation, de le dénoncer. Mais en a t-il réellement le pouvoir et comment ? puisque immédiatement les clercs (évêques, prêtres et diacres) en poste risquent de réagir et de crier au délit, à la désobéissance ou au sacrilège, à moins qu'ils ne parlent d'incompétence théologique ou de méconnaissance de l'histoire de l'Église...
Selon moi, on ne peut pas lutter contre le cléricalisme sans contester le sacerdoce ministériel, cette aptitude quasiment divine donnée à quelques hommes de pouvoir parler au nom de Dieu, agir au nom de Dieu, pardonner au nom de Dieu, consacrer au nom de Dieu, condamner au nom de Dieu !
Nous sommes tous membres d'un peuple, à égalité de dignité et de responsabilité. Nous pouvons avoir des fonctions différentes mais nous n'avons pas des êtres différents (un être "prêtre" et un être "laïc" !) : nous sommes tous baptisés dans le même Esprit, et si sacerdoce il y a, il n'y en a qu'un, notre sacerdoce commun.
Or l'Église a créé un sacerdoce ministériel transmis par une ordination qui confère un caractère décrété ineffaçable, comme le baptême : "Tu es prêtre pour l'éternité." Ceci est pour moi une erreur à la racine, radicale.
Qu'il y ait besoin de ministres, de gens – hommes et femmes bien sûr – assumant des fonctions dans le peuple de Dieu, c'est évident, mais ce ne peuvent être que des fonctions temporaires de service, de fonctionnement, sans aucun pouvoir spécifique "sacramentel".
Ce pouvoir "sacramentel" donné à des hommes –  et seulement à des hommes ! – pour traduire l'action de Dieu est, me semble-t-il, la racine même du cléricalisme : on en fait des êtres humains différents, revêtus de pouvoirs exceptionnels et réservés, et dès lors la dérive n'est pas loin pour que toutes leurs actions (même non "sacramentelles"  deviennent auréolées, inattaquables... Tant qu'on ne voudra pas le reconnaître, on risque de n'apporter que des remèdes passagers et superficiels.
Bien sûr, j'en suis certain, bon nombre de prêtres n'ont jamais voulu profiter de ce statut pour dominer, ou abuser des chrétiens jeunes ou moins jeunes, pour gérer les finances qui leur étaient confiées ou pour briguer des postes de puissance ou de domination.
Il n'en reste pas moins que ce statut de prêtre, à part, allant même jusqu'à être configuré au Christ, avec tous les pouvoirs qui y sont attachés, crée un type de relation de dépendance, de soumission, de la part de ceux qui vivent dans l'environnement ou sous la coupe de ce pouvoir. Il suffit de voir comment, même dans des communautés apparemment "éclairées", le rôle du prêtre reste absolument central et déterminant. "Monsieur le curé a dit... monsieur le curé veut que... monsieur le curé ne pense pas que... qu'en pense monsieur le curé ?..."
Nous n'avons vraiment qu'une chose à faire, en ce temps de tempête pour l'Église, et comme nous y invite François, c'est de lutter de toutes nos forces contre le cléricalisme et pour une vraie responsabilité de tous les chrétiens. "Dire non aux abus, c’est dire non, de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme." (Lettre du pape François au peuple de Dieu", 20 août 2018)
Et permettez-moi de le redire en poussant la logique jusqu'au bout : lutter contre le cléricalisme, n'est-ce pas avoir l'audace et le courage de dire non à la source même du cléricalisme, le sacerdoce ministériel, quelles que soient toutes les raisons historiques ou théologiques que l'on puisse en donner ?
Un seul sacerdoce, celui de tout le peuple des baptisés. Rêve ou utopie créatrice ? C'est en tout cas ma conviction profonde et, pour moi, le seul vrai moyen d'échapper au cléricalisme qui engendre tant d'abus, non seulement au niveau de la sexualité mais aussi au niveau de l'argent et du pouvoir.
Et si cette intuition s'avérait juste, comment vivre une telle révolution théologique et culturelle sans tout détruire ? Comment permettre à chacun, prêtre ou laïc d'aujourd'hui, de se reconstruire avec les autres, en Église, dans sa conscience de disciple du Christ appelé à être témoin de Bonne Nouvelle pour notre monde si chahuté et si nouveau ?
Cherchons et inventons ensemble ! .À l'écoute de l'Esprit, bien sûr !
 

Jean-Luc Lecat-Deschamps - 29/08/18
cf http://baptises.fr/content/clericalisme-pouvoir

samedi 22 septembre 2018

« Comment peut-on être chrétien au XXIe siècle ? »

« Comment peut-on être chrétien au XXIe siècle ? ». Évidemment, si on se pose ce genre de question, c’est parce qu’on a derrière la tête que cela n’est pas possible. Mon travail, c’est d’essayer de vous convaincre que c’est possible !

Il y a une première condition, c’est d’accepter la réalité dans laquelle on se trouve. On peut toujours rêver d’un autre monde, d’autres personnes, d’autres conditions dans lesquelles il serait soi-disant possible d’annoncer l’Évangile, mais qui ne sont pas les nôtres. Le Seigneur nous met dans la situation qui est la nôtre, pas dans une autre. Et donc pour répondre à la question de savoir si on peut être chrétien dans notre siècle, il faut commencer par accepter d’être dans notre siècle. Et je dirais même plus, il faut aimer notre siècle. Quand vous lisez les Évangiles, d’un bout à l’autre, il n’y a jamais, de la part du Christ, une parole de condamnation ou de rejet à l’égard de ceux qui l’entourent. Cette attitude du Christ est résumée dans une phrase de l’Évangile de saint Jean : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son Fils pour se réconcilier le monde, il n’est pas venu dans le monde pour le condamner mais pour le réconcilier avec Dieu » (Jn 3, 16-17).
Cette attitude fondamentale est, premièrement, d’accepter le temps et le monde dans lequel nous vivons, et, deuxièmement, d’aimer le temps et le monde dans lequel nous vivons.
Quand je dis cela, je me rends bien compte que, pour un certain nombre d’entre nous, à certains moments de leur vie, c’est difficile à entendre parce qu’ils sont toujours un peu habités par une sorte de nostalgie de l’âge d’or. Et comme chacun sait, l’âge d’or, c’est toujours derrière ! Jamais devant !

Donc l’âge d’or, c’était quoi ? C’était quoi l’âge d’or que vous avez connu pour les plus anciens d’entre vous ? C’était une période durant laquelle les gens n’avaient pas la vie très facile, on peut dire tout ce que l’on voudra… Je parlais, ces temps-ci, d’une période qui remonte à une soixantaine d’années, avec des amis. Dans le village de campagne dont nous parlions, il n’y avait qu’un seul téléphone pour le village. Des moyens de vie assez rudimentaires, tout cela a beaucoup changé. Mais on peut dire quand même, dans cette période-là, c’était l’âge d’or du christianisme parce qu’il y avait un soutien social et collectif aux habitudes chrétiennes. La messe du dimanche au village, c’était tout le monde, sauf quelques unités anti-chrétiennes déclarées, mais tous les autres y allaient. Mais on sait bien que dans ce mouvement collectif, dans ce soutien collectif aux mœurs chrétiennes, la part de décision personnelle était très faible. On vivait beaucoup sur l’entraînement de tous, quelquefois un peu aussi sur la crainte du jugement des autres. Et on y allait parce qu’il fallait y aller.

C’est vrai qu’aujourd’hui, ce consensus apparent a disparu de notre société, on n’est plus chrétien comme tout le monde, on est chrétien par choix. Le pape Benoît XVI, il y a quelques années, avait publié un livre d’entretien intitulé Lumière du monde [1]. Le journaliste qui l’interrogeait lui posait cette question, justement, et il disait : « nous sommes en train de passer d’un christianisme sociologique à un christianisme de choix » – il pensait surtout en l’occurrence à la Bavière dont il était originaire et qu’il avait connue dans sa jeunesse, mais c’était un peu la même chose en France.
Le christianisme sociologique, cela veut dire un christianisme où il n’y a pas d’élément de décision personnelle très fort. Le christianisme de choix, au contraire, c’est un christianisme qui repose sur la liberté personnelle, sur le choix que nous sommes amenés à faire pour être chrétien.

On a pu imaginer, et c’est peut-être ce que beaucoup continuent de penser en parlant d’un âge d’or, qu’il y a eu une période où l’on naissait chrétien. On ne naît jamais chrétien, on le devient toujours par une décision qui s’exprime à travers le baptême. C’est cette décision qui est le fondement de la vie chrétienne. Cette étrangeté de l’expérience chrétienne, ce n’est, non seulement, plus l’expérience de tous mais c’est une expérience qui devient difficile à comprendre pour un certain nombre de nos contemporains.
C’est donc dans ce siècle, dans cette réalité, que nous sommes appelés à reconnaître et à aimer, que nous devons nous poser la question de comment on peut devenir chrétien.

J’ai apporté avec moi la première exhortation apostolique du pape François de 2013 qui s’appelle La joie de l’Évangile qui traite de thèmes correspondant à ce que je vous dis. Il commençait cette exhortation de la façon suivante :
« Le grand risque du monde d’aujourd’hui, avec son offre de consommation multiple et écrasante, est une tristesse individualiste qui vient du cœur bien installé et avare, de la recherche malade de plaisirs superficiels, de la conscience isolée. Quand la vie intérieure se ferme sur ses propres intérêts, il n’y a plus de place pour les autres, les pauvres n’entrent plus, on n’écoute plus la voix de Dieu, on ne jouit plus de la douce joie de son amour, l’enthousiasme de faire le bien ne palpite plus. Même les croyants courent ce risque, certain et permanent. Beaucoup y succombent et se transforment en personnes vexées, mécontentes, sans vie. Ce n’est pas le choix d’une vie digne et pleine, ce n’est pas le désir de Dieu pour nous, ce n’est pas la vie dans l’Esprit qui jaillit du cœur du Christ ressuscité. »
(§ 1).

Voilà, c’est la réalité dans laquelle nous sommes invités à annoncer l’Évangile et cette réalité n’est pas facile à accepter, à reconnaître et encore moins facile à aimer. C’est comme ça que nous sommes invités à nous poser la question :
comment susciter, fortifier et faire grandir, la décision d’être chrétien ? On part toujours d’un point de départ faible, comment peut-on grandir ? Comment peut-on développer le choix initial ?

Nous savons bien que la décision s’exprime à travers le sacrement du baptême, mais on sait bien que le sacrement du baptême est un moment qui doit s’étendre tout au long de la vie. Si on le laisse dépérir, il n’y a plus rien.
Comment pouvons-nous affermir cette décision d’essayer de vivre en disciple du Christ et relever les défis de notre temps ? Quels sont les défis de notre temps ?
On peut en énumérer un certain nombre.

Le primat de l’individu sur le collectif. On vit de plus en plus dans une société où chaque personne est isolée des autres, où les solidarités naturelles s’affaiblissent ou se dissolvent, et où on a le sentiment que l’on est finalement seul à faire face à toutes les difficultés de la vie.
Le primat de la possession des biens sur l’être des personnes.
Combien de gens détruisent leur vie, ou la vie de leurs proches, simplement pour accroître une possession de biens, pour avoir plus ? Pour avoir plus d’argent, plus de propriété, plus de sécurité. Ils sacrifient, par cette soif de possession, toutes les richesses humaines qu’ils ont en eux et que leurs proches ont en eux.

Le primat de l’apparence sur la réalité.
On est dans un monde médiatique qui fonctionne sur l’exhibition de la réalité. Nous ne nous en rendons même pas compte mais, pour un pourcentage important de choses, nous ne connaissons la réalité qu’à travers une représentation médiatisée. Et finalement, on entre dans une espèce de déni de la réalité. L’événement réel est moins important que l’image que l’on en donne. Et si l’image est fausse, cela n’a aucune importance : personne ne corrigera. Il y a un pouvoir d’imprimer une apparence qui transforme notre perception du monde, des autres, et qui aliène notre liberté.

Le primat de la puissance sur la pauvreté.
Je sais bien que, dans notre société, il y a beaucoup de gens qui sont dans des situations difficiles, quelquefois de misère. Mais globalement, nous vivons dans une société opulente, une société puissante, tellement puissante qu’elle ne comprend pas qu’il puisse y avoir des accidents. Si on est tellement puissant, comment cela se fait-il que l’on n’empêche pas les accidents ? Comment cela se fait-il que l’on n’empêche pas la foudre de tomber ? Comment cela se fait-il que l’on n’empêche pas les inondations ? Nous sommes dans une logique de puissance, mais l’être humain n’est pas un superman, il n’est pas un héros surpuissant. Et à côté de nous, les deux tiers du monde vivent dans la pauvreté, voire dans la misère. C’est un défi de notre temps. Comment allons-nous répondre à ce défi ?
Est-ce que nous allons continuer à faire semblant de croire, comme on le fait jusqu’à présent, que les pays développés du monde vont pouvoir protéger leurs biens à tout prix contre des millions et des millions d’hommes et de femmes qui n’ont rien à manger ? Vous voyez bien qu’on est dans le cinéma médiatique ! On vous fait des informations pour vous attendrir sur telle ou telle situation un peu critique, comme en ce moment avec l’Aquarius, mais en même temps, on vous donne à penser que tous les malheurs qui peuvent arriver viennent de ces pays d’où sortent ceux qui sont sur l’Aquarius  ! Donc, on veut vous dire : « Vous n’êtes pas bien car vous ne les recevez pas », mais on vous dit en même temps : « Si vous les recevez, ils vont prendre votre gamelle ». Il faut savoir ce que l’on veut ! On a une sorte de cliché selon lequel nous avons – par prédestination ? – atteint un niveau de vie, de confort, de sécurité et que les autres n’y ont pas droit. Si les autres y ont droit, il va bien falloir qu’on le prenne quelque part : c’est ça notre siècle. Les petites crises migratoires que l’on a évoquées ne sont rien à côté de ce qui va se passer dans les cinquante années qui viennent.

Alors les chrétiens, là-dedans, que font-ils ? Ils continent à dire : « on est des frères universels, on est pour l’amour du prochain, etc. » mais ceux qui viennent d’ailleurs, ce sont des truands ? Ils vont remplacer le christianisme par des religions païennes : la théorie du remplacement. Si on peut remplacer le christianisme, c’est à la condition que le christianisme n’est pas capable de se tenir lui-même !
Tout cela met en question, non seulement le témoignage de chaque chrétien, mais le témoignage de l’Église tout entière, et chacun en porte sa part. Comment éclairer ce témoignage ? Je vais vous lire un passage de l’exhortation du Pape : « Nous évangélisons aussi quand nous cherchons à affronter les différents défis qui peuvent se présenter. » J’ai évoqué ces défis. « Parfois, ils se manifestent dans des attaques authentiques contre la liberté religieuse ou dans de nouvelles situations de persécutions des chrétiens qui, dans certains pays, ont atteint des niveaux alarmants de haine et de violence. Dans de nombreux endroits, il s’agit plutôt d’une indifférence relativiste diffuse, liée à la déception et à la crise des idéologies se présentant comme une réaction contre tout ce qui apparaît totalitaire. Cela ne porte pas préjudice seulement à l’Église, mais aussi à la vie sociale en général. Nous reconnaissons qu’une culture, où chacun veut être porteur de sa propre vérité subjective, rend difficile aux citoyens d’avoir l’envie de participer à un projet commun qui aille au-delà des intérêts et des désirs personnels. Dans la culture dominante, la première place est occupée par ce qui est extérieur, immédiat, visible, rapide, superficiel, provisoire. Le réel laisse la place à l’apparence. En de nombreux pays, la mondialisation a provoqué une détérioration accélérée des racines culturelles, avec l’invasion de tendances appartenant à d’autres cultures, économiquement développées mais éthiquement affaiblies. » (§§ 61 et 62).

Comment va-t-on relever ces défis ? Comment va-t-on réussir à porter témoignage à l’Évangile ? Je voudrais simplement relever quatre points.

Le premier point concerne la foi. Croire, c’est croire à ce que l’on ne voit pas. Si l’on est dans une culture complètement construite et façonnée par l’apparence, cela veut dire que ce qui n’apparaît pas n’existe pas.
Être chrétien, ce n’est pas être membre d’un club, ou d’une association de bienfaisance, c’est croire à la personne de Jésus de Nazareth mort et ressuscité, que nous n’avons jamais vu, que nous ne verrons jamais, et auquel cependant nous croyons. Cela veut dire que dans la réalité de l’acte de foi, il n’y a pas simplement un processus interne que chacun pourrait élaborer : il y a un choix. Mais ce choix n’est pas seulement « mon choix », c’est d’abord le choix de Dieu. C’est Dieu qui nous choisit, ce n’est pas l’inverse. Ce n’est pas nous qui décidons quel Dieu on va servir. C’est Dieu qui nous choisit et nous voyons bien à travers toute la révélation biblique que cette élection par Dieu d’un peuple, le choix qu’il fait de ce peuple en Israël, puis la décision d’ouvrir l’Alliance à tous les hommes, donne le fondement de l’acte de foi. Le fondement de l’acte de foi, ce n’est pas : qu’est-ce que moi je crois, qu’est-ce que moi je pense, quelle est mon opinion. C’est, est-ce que Dieu choisit l’humanité ? Et dans cette humanité que Dieu choisit, est-ce qu’il me choisit, moi ? Est-ce qu’il m’invite ? Est-ce qu’il m’appelle ? Est-ce qu’il me rejoint ? Et moi, si je crois, c’est parce que j’essaie de répondre à ce choix de Dieu. C’est une décision qui est portée par Dieu. Ce n’est pas une décision qui est seulement une sorte de jeu personnel que l’on mènerait parce que l’on a envie d’être chrétien plutôt que de ne pas l’être. C’est lui qui nous choisit, c’est lui qui nous appelle et c’est lui qui nous donne le moyen de lui répondre. Si nous n’avons pas la conviction de cette réalité de la présence et de l’action de Dieu dans le monde en général, et dans notre vie en particulier, ce n’est pas la peine de se poser la question du témoignage chrétien au XXIe siècle. Il n’y a de témoignage chrétien que s’il y a des chrétiens qui croient en Dieu. Et nous voyons bien dans notre vie personnelle, chacun pour soi, dans ses débats intérieurs, dans les discussions qu’il développe à l’intérieur de lui-même, que cette décision de croire en Dieu, elle n’est pas une décision simple, ni acquise pour toujours. C’est une décision qui est toujours à renouveler. Et si on se pose la question de notre relation à notre environnement, il suffit de nous demander simplement à quel moment, à quelle occasion, et même avec des gens très proches, il nous arrive d’évoquer la personne de Dieu, de prononcer le mot Dieu, de prononcer le mot Jésus-Christ ? Nous prétendons être en communion avec une personne, témoigner de cette personne, sans jamais oser la nommer, sans jamais dire qu’elle existe, pour moi ! Ce n’est pas forcément pour les autres, mais si, déjà, je ne peux pas dire qu’elle existe pour moi, ce sera très difficile de comprendre qu’elle puisse exister pour les autres. Est-ce que vraiment je crois que Jésus est le fils de Dieu ? Est-ce que vraiment je crois qu’il est venu dans le monde, qu’il a envoyé son Esprit, qu’il rassemble son Église, pour annoncer le Salut de la part de Dieu.

Premier élément de cette tentative pour relever les défis de notre siècle : croire bien que l’on ne voit pas, croire à la personne du Christ bien que nous n’ayons jamais vu et que nous ne le verrons jamais. Croire qu’il est vivant dans son Église, par le don de son Esprit, et croire qu’il est présent dans notre vie par ce même Esprit et par sa Parole. Cela repose toute la question, pour chacun, de la réalité d’abord, et de la qualité ensuite, de notre vie de prière. On ne peut pas croire à quelqu’un à qui on ne parle jamais. On ne peut pas croire à quelqu’un à qui on ne s’adresse pas. On ne peut pas croire à quelqu’un que l’on n’écoute pas. Croire au Christ que l’on ne voit pas, cela veut dire passer du temps avec lui, même si c’est un temps bref. Cela veut dire se mettre dans la situation de l’entendre et de lui parler.

Le deuxième point concerne l’espérance. Jusqu’où va notre espérance ? Qu’est-ce que l’on attend de l’avenir, qu’espère-t-on de l’avenir ? Que voudrait-on de l’avenir ? L’Écriture nous dit de ne pas vivre comme ceux qui n’ont pas d’espérance (1 Th 4, 13). Cela veut dire ne pas vivre comme ceux qui pensent que tout s’arrête avec cette vie.
Quelle est notre espérance de la vie éternelle ? Je crains qu’en visitant les cimetières, on se rende compte qu’elle ne va pas très loin notre espérance en la vie éternelle ! On a plus de dévotions pour les restes physiques que l’on en a pour la personne qui est en Dieu. Nous sommes comme des gens qui ne croient pas à autre chose, à un autre monde, et qui ne voient que ce monde.
Si notre espérance se borne à ce monde, nous ne pouvons rien lui apporter car nous ne pouvons pas concurrencer les moyens de ce monde. Nous devrons accepter d’entrer dans la logique des arrangements, de la conquête du pouvoir, ou de l’enrichissement pour assurer notre avenir !

Maintenant que je vieillis, sérieusement, je commence à entrer dans la zone grise, je suis très étonné, très stupéfait, de voir comment des gens de mon âge voient augmenter leur inquiétude pour l’avenir, à mesure que leur avenir se rétrécit ! Quelqu’un qui a 20 ans ou 25 ans et qui s’inquiète de son avenir, je comprends : il a 50 ans devant lui, il faut qu’il se préoccupe de ce qui va se passer ! Mais quelqu’un qui a 5 ou 10 ans devant lui, qu’est-ce qui peut bien l’inquiéter ? « De quoi vous inquiétez-vous ? Regardez les oiseaux du ciel et les lys des champs. » (Mt 6, 26) De quoi nous inquiétons-nous ? C’est ça la question de notre espérance. Ou la question de notre manque d’espérance : nous nous inquiétons de ce que nous allons devenir. Ce que l’on va devenir, on le sait, on n’a pas besoin de s’en inquiéter. C’est biologiquement écrit, donc la question n’est pas là ! Comment s’appuie-t-on vraiment sur l’amour agissant de Dieu, sur la certitude qu’il n’abandonne pas ceux qu’il aime ? Et je crois que c’est un témoignage très fort dans notre monde.
Ce n’est pas toujours un témoignage personnel, individuel. Je pense à ces années passées, quand j’étais encore archevêque de Paris, où nous avons traversé les traumatismes des premiers attentats de masse en 2015. J’ai dit ce que je pensais, ce que j’espérais, ce que je croyais. Plusieurs personnalités m’ont dit : « vous savez, on a été impressionné par le fait que vous n’augmentiez pas la panique, mais, au contraire, que vous avez travaillé pour calmer l’inquiétude ». Quand le ministre m’a invité, toutes affaires cessantes, pour la protection des lieux, je lui ai dit : « Écoutez, vous faites ce que vous voulez, c’est votre responsabilité, moi je ne vous demande rien. Qu’est-ce que vous voulez que l’on vous demande ? Je sais qu’on ne peut pas empêcher les choses, et je ne vais pas vous faire un procès public parce qu’il manquera un agent de police au coin du parvis de la cathédrale. Ce n’est pas comme cela que cela se passe. » Et ça l’a beaucoup impressionné parce qu’il croyait que j’allais lui demander de bloquer toute la circulation, etc. Je crois que c’est dans ces moments-là qu’on a la possibilité de donner un témoignage.
Il y a eu l’assassinat du père Hamel, la réaction des gens qui étaient présents, qui ont vu, qui ont assisté, a été un témoignage très fort. Ils n’ont rien dit d’extraordinaire, ils n’ont rien fait d’extraordinaire, ils ont simplement réagi avec leur foi, avec leur espérance, et je crois que cela a marqué. Beaucoup de gens ont été impressionné par cette capacité de faire face. Ce n’est déjà pas si mal si on aide les gens à faire face, si on est capable de faire face nous-mêmes, et si on est capable de les aider à faire face. Cela veut dire que nous croyons qu’il y a une victoire quelque part, et que cette victoire n’est pas la victoire du mal. Si nous sommes convaincus de cela, on peut avoir des défaites, on peut avoir des blessures, on peut avoir des choses monstrueuses. Mais c’est un match dont on connaît le résultat : il n’y a pas d’incertitude.
Il ne faut pas que nous nous conduisions comme des gens qui vivent dans l’incertitude. Nous savons où nous allons. Nous savons ce que nous devenons, et nous savons que nous pouvons avoir à souffrir sur le chemin, mais nous savons que nous ne pouvons pas être submergés. Ça, c’est un témoignage.

Le troisième point sur lequel je voudrais insister, c’est la question de la charité. Pas simplement de la charité de sentiment, mais de la charité concrète. Je voudrais prendre trois exemples.
Le premier qui est tout à fait de circonstance, ici et aujourd’hui, est la charité dans les familles. Nous savons que la force de la fidélité familiale ne repose pas sur l’intensité des sentiments mais repose sur la vigueur de la charité. C’est l’amour de Dieu agissant en nous qui nous rend capables de nous aimer les uns les autres, et en particulier pour les époux de s’aimer les uns les autres, et pour les enfants et les parents de s’aimer les uns les autres. C’est un témoignage considérable dans une société qui ne connaît pas d’autre amour que l’affectivité individuelle. Charité dans la communauté chrétienne : chaque communauté chrétienne, chaque paroisse, est un petit microcosme de la société dans laquelle elle vit. C’est un espace réduit d’une ville, d’une société. Évidemment, la manière dont les membres de la communauté chrétienne vivent les uns avec les autres, la manière dont ils se traitent les uns les autres, la manière dont ils se regardent, la manière dont ils se viennent en aide les uns aux autres, devient un signe, non pas qu’ils sont meilleurs que les autres, ou qu’ils sont plus forts que les autres, mais un signe que la vie en société peut être d’une autre nature qu’une vie de concurrence, de suspicion et de violence.
Enfin, le dernier point d’application sur la charité, c’est évidemment nos relations actives avec les pauvres, réels. Pas les pauvres de cinéma que nous fournissent les informations télévisés, mais les pauvres réels qui sont à côté de nous, qui ne sont pas forcément très télégéniques, qui n’ont pas forcément tous les badges corrects mais qui ont besoin de nous.

Donc sur ces trois points : l’amour familial vécu, l’amour communautaire vécu et l’amour du pauvre vécu, nous sommes appelés à donner un signe très fort pour notre société. Quand les gens souffrent de ce que leurs familles se disloquent, s’attaquent les uns les autres dans des conflits idéologiques, quand les pauvres sont abandonnés, voir que des hommes et des femmes qui retroussent leurs manches pour faire quelque chose, c’est un signe très important.
Et, en conclusion, le dernier signe, le témoignage que nous pouvons donner en ce monde, c’est le témoignage de la joie chrétienne. C’est très étrange de voir comment la société du spectacle organise la fête, mais elle ne produit pas la joie. Elle peut produire une excitation d’un moment, elle peut produire un enthousiasme d’un moment, mais cela ne dure pas. Parce que pour que la fête produise la joie, il faut qu’elle construise des relations. Et donc, il faut qu’elle s’appuie sur une reconnaissance mutuelle, un service mutuel. Si les chrétiens essaient de vivre de l’Évangile, ils peuvent donner autour d’eux un signe de la joie de croire.

+André cardinal Vingt-Trois, archevêque émérite de Paris
Mercredi 15 août 2018 - Parc de la maison d’accueil de Marigny à l’Île-Bouchard (37220)

lundi 27 août 2018

Violence à la télévision: que fait-on du "principe de précaution"?

"Il s'agit à d'un vrai et grave problème de société qui engage clairement notre avenir et notre capacité à construire un monde vivable pour nos enfants. Jusqu'à présent, aucune de nos institutions ou organismes détenant une parcelle d'autorité n'a accepté de s'en saisir au fond et de le traiter sérieusement. Il faut donc continuer à poser le problème devant l'opinion.
Je voudrais faire à propos de votre article [du Jounal La Croix] quelques remarques additionnelles.
 J'ai beaucoup apprécié la remarque de Mme Vincent-Deray qui "ne réclame pas une télévision aseptisée", mais il faut être membre du CSA pour penser qu'une société peut vivre sans un minimum d'asepsie. J'ai envie de demander à cette charmante dame si elle accepterait de se faire opérer dans un hôpital qui ne respecterait pas ces règles d'asepsie.
C'est bien évidemment faire preuve de lâcheté et d'irresponsabilité que de renvoyer sur les familles l'intégralité de la tâche de préserver les enfants de la contamination de la violence, alors qu'on sait bien que les familles les plus fragiles sont les plus exposées et seront incapables d'un tel filtrage.
Toutes proportions gardées, ce problème de la violence à la télé est tout à fait comparable à celui du tabagisme. Il a fallu la multiplication des cancers des fumeurs et le problème financier de la santé publique correspondant pour que l'Etat cesse d'être l'empoisonneur public au travers du groupe Seita et édicte une réglementation draconienne, sans doute excessive d'ailleurs et légèrement attentatoire aux libertés individuelles.
Mais en matière de violence à la télé nous sommes à des années-lumière de la législation anti-tabac. L'exemple du tabagisme est instructif car il montre que pour des raisons de santé publique on n'a pas hésité à brider assez fortement la liberté individuelle, sans déclencher de bronca monstre parmi les fumeurs. Avec la violence à la télé, c'est la santé mentale publique du pays dont il s'agit, avec les coûts croissants en matière de délinquance et de dérive éducative. Elle est justiciable des mêmes procédures limitatives que le tabagisme." (lu dans le courrier des lecteurs de LA CROIX)

La violence diffusée par les films

"Mais le plus inquiétant réside dans la violence largement diffusée par les séries et les films, parfois aussi les jeux vidéo. On assiste depuis quelques années, et c’est assez nouveau, à un déballage de violence gratuite.
Pire encore, de nombreux scénarios ont tendance à présenter cette violence sans cause et sans but, comme une véritable jouissance. On voit des gens qui prennent plaisir à frapper, violer, tuer sans raison apparente.

Pourquoi certains réalisateurs décident-ils de fabriquer ces images qui peuvent, en l’absence d’explication, apparaître tout simplement comme perverses et sadiques ? (Extraits de Jacques Arènes, « N’ayons pas peur des ados » p. 68)

La violence de certains jeux vidéos

Lorsque le « personnage » se déchaîne sur un adversaire, en réalité, C’EST MOI-MÊME qui me projette littéralement dans la violence de l’action par l’intermédiaire du logiciel de jeu et du Joystick directement adaptés des simulateurs de vol dont nous parlions précédemment.
Dans le cas présent il ne s’agit plus de simuler le survol d’un territoire ennemi mais il faut constamment jumeler ses propres pulsions de violence, de haine etc. avec la « chasse à l’homme », sachant que l’homme en question, C’EST MOI ! Autrement dit, le joueur ne joue plus, mais procède à une quantité incalculable de carnages.
Lorsque j’assène un coup-de-poing ou une autre percussion, simultanément, le joystick vibre dans mes propres mains, me donnant alors la sensation physique puis psychologique d’un véritable coup-de-poing asséné… mimétisme qui s’amplifie au fur et à mesure des parties jouées à travers des sentiments de peur ou de vengeance totalement exacerbés.
Ce jeu est interdit aux moins de 18 ans, mais ce barème est purement formel à travers les simples principes de reventes, de prêts ou de trocs pouvant toucher jusqu’aux 10-12 ans pour ne pas dire moins encore.
Benoît Domergue : « Culture Jeune et ésotérisme » p. 37

La confusion entre monde réel et virtuel

"Combien est-il dangereux de laisser seul un enfant enregistrer les images de la télévision, sans lui donner la possibilité de discuter de ce qu’il ressent ! On a vu les ravages que cause la confusion entre monde réel et virtuel. La prévention passe par la mise en mots des émotions, qui, seule, permet la prise de recul. » (Extraits de La violence et les jeunes de Jean-Marie Petitclerc, p. 81)

dimanche 26 août 2018

François Varillon: Le mystère de la Création


La création n'est pas une énigme qu'il s'agirait de faire disparaître.
Ce qui est révélé en premier lieu dans la Bible ce n'est pas le Dieu créateur mais le Dieu libérateur. Ce qui est au cœur de la Bible c'est l'exode, c'est-à-dire le mystère de la libération d'Israël et ce qui est au cœur de notre foi c'est notre accès à la liberté même de Dieu: devenir intérieurement libres comme Dieu est libre, c'est ce que nous appelons notre divinisation, nous participons à la vie même de Dieu. 


Le monde est une réalité distincte de Dieu. Le monde n'émane pas de Dieu comme le fleuve émane nécessairement de la source.

La création n'est pas une fabrication
car Dieu est amour et l'amour ne fabrique pas car une fabrication aboutit à des objets, des choses toutes faites. Dieu ne peut que ce que peut l'amour et l'amour ne fabrique pas du tout fait. L’Amour ne peut créer que des créateurs. Nous sommes des créatures mais nous sommes des créatures créatrices. Dieu n'aurait jamais fabriqué une créature qui ne serait pas créatrice.   

 L'acte créateur n'est pas un commencement chronologique. Ne disons pas Dieu a créé le monde mais Dieu crée le monde.

Quatre mots à éliminer: dégradation, vieillissement, fabrication et commencement: cela n'a rien à voir avec l'idée chrétienne de la création.

L'acte créateur n'est pas au commencement comme une chiquenaude qui lance le Monde dans l'existence. Il est au cœur de l'existence même.
La question fondamentale c'est de savoir pourquoi il y a quelque chose et non pas rien, quelle est la raison d'être de notre existence.
Dieu n'est pas une puissance qui domine, c'est une puissance éveillante. Dieu crée par l'influx de sa contagion éveillante.
L'acte créateur, bien loin d'être une production, une fabrication est l'acte par lequel Dieu s'efface pour laisser surgir des libertés qui ne sont pas lui. L’acte créateur, c'est l'acte par lequel, éternellement Dieu renonce à être tout.
Dieu créé l'homme comme la mer fait les continents, en s'en retirant. Je ne peux imaginer Dieu comme un astre qui se fabrique des satellites. Un tel Dieu je ne pourrais pas l'aimer.
« L’Univers m’embarrasse et je ne puis songer que cette horloge existe est n'ait  point  d'horloger. » (Voltaire)  Si Dieu est l'horloger qui fabrique une horloge je suis en droit de lui dire: vous êtes un très mauvais horloger, votre horloge nous sonne jamais à l'heure!
Si Dieu a créé des hommes se créant, si Dieu respecte la liberté créatrice des hommes, nous comprenons que l'homme tâtonne, que l'histoire du monde ne se passe pas sans reculs, retards. Dieu n'est pas interventionniste. Il n'intervient que rarement par le miracle.
Il y a une évolution créatrice. Il n'est pas digne du créateur de créer du tout fait.
L'enfant qui vient au monde est un être préfabriqué. Il subit certains conditionnements mais il doit devenir origine de lui-même. Dieu a créé l'homme capable de se faire libre. L'homme n'est vraiment homme que dans et par sa liberté.
   
    

vendredi 17 août 2018

Le péché, un mot qui soulève des questions

Le péché… Un mot qui, à peine prononcé, soulève immédiatement des questions, et des questions contradictoires… J’ai donc le sentiment qu’il est difficile d’en parler… Comment, en effet, vous rejoindre dans vos questions contradictoires ?
Comment rejoindre un jeune de 15-16 ans, qui ne sait pas du tout démêler ce qu’on pourrait appeler « le péché », et ce qui n’est que défaillance où la volonté intervient peu, et qui n’a jamais osé en parler à personne ?
Comment rejoindre un jeune un peu plus âgé, en faculté, qui n’oserait jamais prononcer ce mot de « péché » dans le monde étudiant, parce qu’il entend dire - et il n’est pas loin de le penser- que le péché est une notion archaïque, dangereuse et qui doit être dépassée ?
Comment vous rejoindre, vous qui avez fait depuis quelques années la découverte émerveillée de Dieu qui pardonne inlassablement le péché des hommes, car son nom est Miséricorde ?
Comment vous rejoindre, vous qui avez renoncé depuis bien des années à recevoir le sacrement du pardon, depuis que vous avez pris conscience que l’énumération d’un catalogue de péchés sonne faux : 
« Je veux bien me reconnaître pécheur, dites-vous, mai je n’arrive pas à dire quels sont mes péchés ? »
Comment vous rejoindre, vous qui êtes culpabilisés sans cesse, et qui dites :
« Qui me délivrera de cette culpabilité que je traîne comme un boulet ? »-
et vous qui vivez bien équilibré - tant mieux- mais tellement tranquille et sans questions que vous vous demandez : 
"Est-ce que je ne suis pas tranquillement en train de perdre le sens du péché ? J’ai la conscience large, et même de plus en plus large. Si je n’y prends pas garde, j’arriverai à décider de faire n’importe quoi en disant : « ça ne regarde que moi, je ne fais de mal à personne » ?
Comment vous rejoindre tous et proposer aujourd’hui un message unique sur le péché ?
Je voudrais le faire fidèlement : car c’est une vérité qui ne m’appartient pas. Respectueusement : car je veux respecter vos combats, vos échecs et vos luttes. Humblement : car prêtre parlant dans une église, je suis un pécheur qui parle à des pécheurs !
Le principal péché, c’est de dire qu’il n’y en a pas.
La principale chose que je voudrais dire, la plus utile aujourd’hui me semble-t-il, c’est que le principal péché, c’est de dire qu’il n’y en a pas. Je n’ignore rien, et vous non plus, de tous les conditionnements qui atténuent notre liberté, tous les déterminismes conscients, inconscients, collectifs qui diminuent notre part de décision libre, à tel point qu’on est tenté de dire : « Qu’est-ce qu’il me reste de liberté ? »
Eh bien ! c’est avec ce qui reste qu’on peut pécher, comme c’est avec ce qui reste de liberté qu’on fait sa vie, qu’on a choisi un jour sa femme ou son mari et qu’on a choisi sa profession. Nous ne sommes pas des marionnettes, des pantins livrés à nos déterminismes. Non !
C’est pourquoi j’affirme : « II y a pire que de faire le mal, c’est de le commettre en prétendant que ça n’est rien ou que ce n’est pas de notre faute ! » Est-ce cela que Jésus dit aujourd’hui dans l’Evangile ? Le péché sans pardon, la mauvaise foi, cet aveuglement volontaire a fait frémir Jésus d’indignation :
Oui, malheur à moi si j’appelle le mal, un bien ! car il y a un BIEN et un MAL.
Et ce n’est pas vrai qu’il soit si difficile que cela de démêler l’un de l’autre, et ce n’est pas vrai qu’il soit difficile que cela de savoir lequel est le meilleur, lequel nous grandit le plus :
  • être fidèle à son mari, à sa femme, ou le tromper ?
  • respecter ses collaborateurs… ou les exploiter, les mépriser, voire les ignorer ?
Oui, il y a un BIEN et un MAL… et c’est pourquoi on peut pécher.
Notre péché, comment le reconnaître ?
Peut-on aller plus loin ? Le péché existe, d’accord. Mais nos péchés, notre péché, comment le reconnaître ? Pouvons-nous nous rendre le service de faire ensemble un « examen de conscience » ?
Fermer les yeux… Que voyez-vous ?
Vous voyez des visages, car l’essentiel a toujours un visage… Le visage d’une épouse, d’un enfant, le visage de vos parents, d’un voisin, le visage d’un collègue de travail, de vos camarades d’école ou lycée…
Que voyez-vous encore ? 
un malade, des malades, si vous êtes infirmière à l’hôpital ou médecin…
le visage d’une employée ou de quelques personnes dont le bonheur dépend de vous ou des milliers de personnes dont le sort dépend de vous si vous avez de grandes responsabilités.
Fermez les yeux… C’est là que vous direz : 
« Mon péché, moi je le connais. Ce sont ces visages qui me le rappellent. »
OUIle péché A TOUJOURS UN VISAGE, car le péché c’est ce qui abîme l’homme, ce qui défigure un visage ou détériore les relations entre les hommes.
Ce n’est pas un péché parce que c’est interdit. C’est interdit parce que c’est un péché… et que ça démolit l’homme.
Des comportements qui abîment un homme, 
une femme, un couple, un enfant
Il y a des comportements, nous le savons bien, qui abîment un homme, une femme, un couple…qui abîment un enfant, qui défigurent une profession, une école, une classe, une entreprise…
Le meilleur mot pour désigner le péché, c’est celui de la Bible, bien sûr. Le mot hébreu « HATA » qui veut dire : manquer son but, comme un flèche oui n’atteint pas la cible.
Commettre un péché, c’est donc manquer le but de sa vie, l’alliance avec Dieu, c’est se tromper de bonheur. 
Il manque le but de son couple, de sa famille, celui qui travaille tellement qu’il n’a plus le temps de parler ni avec sa femme, ni avec ses enfants ni avec Dieu. 
Il manque le but de sa profession celui qui se permet de construire sa réussite sur le dos des autres.
Et c’est là que l’on comprend qu’il y ait des péchés littéralement « mortels » puisqu’ils tuent les hommes, ils tuent les corps, rétrécissent les cœurs. C’est un peu l’antidessein de Dieu : la création de Dieu est pervertie, les créatures sont humiliées, bafouées.
Le péché abîme les hommes et c’est pour cela que le péché 
est une offense à Dieu.
Car tout ce qui atteint l’homme atteint Dieu, tout ce qui abîme l’homme atteint aussi le Christ qui fait corps avec son peuple : 
« Ce que vous avez fait…ou ce que vous n’avez fait au plus petit…C’est à moi que vous l’avez fait, à moi que vous l’avez refusé. »
Enfin je dirai que notre vocation d’hommes n’a pas été décrite par Jésus comme une sorte de code pour rester des « braves gens », mais qu’elle est décrite dans l’Evangile comme un chemin sur les pas du Christ, pour devenir des « hommes nouveaux », des enfants de Dieu, j’aurai, je crois, tenté de donner la vraie dimension du péché.
Le péché, les chrétiens le savent, c’est la distance entre notre vie et l’Evangile de Jésus.
Cette distance existera toujours … C’est pourquoi « je suis pécheur »… et la conversion, ce sont les pas que je fais pour tenter de réduire cette distance.
Mais ce que les chrétiens croient surtout - il faut le proclamer en sortant d’ici - c’est que notre Dieu fait inlassablement les premiers pas pour couvrir toute la distance, tel le Père plein de miséricorde courant au-devant de son fils qui lui revient !
Homélie du Père Jean Dufour, curé de St-Pourçain-sur-Sioule (Allier)  (8 juin 1997)

Lorsque l’on dit « Je crois », on ne dit pas « Je sais »

Très en colère, très rouge, quelqu’un s’indigne devant moi qu’en plein XXIe siècle, on puisse se demander encore si Jésus a existé, s’il était le fils de Dieu. Sornettes, crie-t-il ! Selon cet homme très sûr de lui, il est même ridicule de se poser la question !
J’en reste muet. Je ne réponds pas, par crainte de le blesser.
Il s’estime intelligent alors qu’il vient de nous prouver sa stupidité.
Il s’imagine moderne, progressiste alors qu’il vitupère avec intolérance, qu’il tombe dans un fondamentalisme dangereux - comme tous les fondamentalismes - le fondamentalisme athée, la doctrine fanatique de ceux qui se croient au-dessus de tout, abusés par rien ni personne.
Selon lui, tous ceux qui croient sont des imbéciles. Et lui qui ne croit en rien vit dans la vérité. Il ne lui est pas venu à l’idée qu’il se contente d’opposer une croyance à une autre croyance, une foi à une autre foi.
La seule attitude intellectuelle honnête concernant l’existence de Dieu ou du Christ consiste à dire : « Je ne sais pas. » L’agnosticisme doit demeurer notre base, à tous.
Lorsque l’on dit « Je crois », on ne dit pas « Je sais ». Ce que je crois n’est pas ce que je sais.
Lorsque l’on dit « Je ne crois pas  », on ne dit pas non plus «  Je sais que ça n’est pas  ». Dans l’ordre de la vérité, ne pas croire à quelque chose ne donne aucun mérite supplémentaire.
Restons humbles et mesurés. Une croyance athée ou une croyance chrétienne demeurent des croyances. Jamais une science. Et chacune mérite le respect qu’on doit adresser à toute conviction.
Eric-Emmanuel SCHMITTl’Evangile selon Pilate, p. 279

mercredi 8 août 2018

La vocation est un mot qui fait peur

Le jeune dominicain du Caire, auteur de la pièce Pierre et Mohamed, retrace sa quête de la vie véritable qui l'a conduit jusqu'à l'ordre des Frères prêcheurs. Son témoignage nous prépare à vivre la Journée mondiale de prière pour les vocations du 22 avril. (La Vie, 5 avril 2018)

La vocation est un mot qui fait peur. Elle n'est pourtant que l'autre nom de la vie spirituelle, de la vie chrétienne, de cette vie tout court à laquelle Dieu veut nous appeler pour notre plus grande joie. À chacun la sienne, donc, unique et singulière. Le drame est de renoncer à la trouver par confort et conformisme. Ou par crainte de devoir étouffer ce que nous avons dans le cœur pour suivre la volonté de Dieu, qui nous serait extérieure. Mais notre désir le plus profond, le plus vrai, c'est celui-là même que le Seigneur a déposé en nous le jour où il nous a créés. Sa volonté est que nous fassions la nôtre ! Encore faut-il découvrir ce que nous voulons vraiment, et ne pas nous laisser distraire par des envies plus superficielles. C'est une belle aventure, que j'ai moi-même parcourue avant de devenir dominicain.

Je devais avoir 9 ou 10 ans quand l'Évangile m'est apparu comme une Bonne Nouvelle à prendre au sérieux. 

« Si Dieu existe, c'est quand même une sacrée histoire ! Il mérite bien qu'on lui consacre sa vie »
, ai-je pensé. Je me souviens d'avoir lancé un soir, alors que nous étions réunis autour de la table familiale, ce que je croyais être la conséquence logique de mon petit raisonnement : « Je pense devenir prêtre. » Cette annonce a jeté un tel froid que je n'ai plus abordé le sujet à la maison jusqu'à mes 23 ans, quelques semaines seulement avant d'entrer au noviciat... Mes parents ne pratiquaient pas, et l'un comme l'autre accordait à sa manière peu d'importance à ces questions. En envoyant leurs deux enfants au catéchisme – cette pratique encore traditionnelle allait bientôt s'effondrer – ils étaient loin d'imaginer que le cadet y nourrirait des ardeurs sacerdotales... Mais j'ai aimé cette relative clandestinité, qui me faisait aller en cachette à la messe en semaine (le dimanche, j'avais le droit) pendant mon adolescence : à chacun ses rébellions !

Être prêtre, pourtant, cela ne m'allait pas tout à fait.

 J'aspirais aussi, confusément, à quelque chose de plus radical, qui me paraissait exister dans la vie monastique. Mais à la réflexion, l'idée de vivre à l'écart du monde ne me disait trop rien. Je voulais pouvoir conjuguer la radicalité du moine et les contacts humains du prêtre. Il faudrait inventer cela, me disais-je, avant de découvrir vers l'âge de 13 ans, dans un manuel d'histoire du Moyen Âge qui relatait la fondation des Frères prêcheurs (ou Dominicains), que cela existait déjà. Je me suis tout de suite senti à la maison ! Une familiarité qui s'est confirmée au fil de mes rencontres avec des figures remarquables de dominicains : Fra Angelico, Savonarole, Las Casas... Et surtout Lacordaire. Ce jeune avocat, promis à un bel avenir dans le Paris des années 1830, s'était converti en lisant Génie du christianisme, de Chateaubriand. Son entrée au séminaire n'avait pas amené Lacordaire à renier les idéaux de la Révolution avec lesquels il avait grandi. Au contraire ! Plutôt que de vouloir remonter le temps, comme bien des catholiques éprouvés par les persécutions révolutionnaires, il voulait simplement prêcher le Christ à ses contemporains. Et, dans cet esprit, refonder en France l'ordre des Dominicains.

Fréquenter Lacordaire, dont j'approuvais la démarche, m'a permis d'assumer paisiblement ce que beaucoup qualifiaient de contradictio


et qui, toute mon adolescence, a été source de questionnement, d'énervement, mais aussi de croissance : j'ai grandi dans un monde marqué à gauche, très peu religieux, mais dont les aspirations et les générosités ne me semblaient pas contraires à l'Évangile, loin s'en faut. Je pouvais être disciple du Christ sans renier le milieu dont je venais, et où je me sentais bien.

« Au cœur de tout, il y a la parole. Ce sera la politique ou les Dominicains. » 

Sortie de la bouche d'un jeune de 16 ans, cette phrase définitive a fait sourire le prêtre qui m'accompagnait. Et pourtant, ces deux voies qui s'ouvraient devant moi m'attiraient autant l'une que l'autre. Je me suis d'abord lancé dans le militantisme politique, parallèlement à l'École normale supérieure, où j'étudiais l'histoire, et à Sciences Po. Tout le monde me savait catholique et cela donnait lieu à de vraies discussions et des témoignages de foi. Il m'est aussi arrivé de claquer des portes... Je sentais à quel point la politique – et d'abord mon ambition – pouvait être envahissante. Je m'efforçais de ne pas sacrifier pour elle l'essentiel, par exemple l'amitié. Ainsi, j'ai su décliner la proposition d'une personnalité politique éminente de l'accompagner en voyage quelques jours. Cette belle occasion de faire connaître mes talents m'aurait obligé à annuler une semaine de vacances avec deux amis de longue date, prévue depuis longtemps. Mon refus m'a quelque peu surpris, mais je me suis senti si libre !

Bien m'en a pris car avec mes deux amis non croyants, nous avons passé nos vacances à parler de Dieu. 

De retour en France, je me suis rendu à l'évidence : la parole qui me rendait profondément heureux était celle de Dieu, non le discours ou le verbiage politique. Trois mois après, je débarquais au noviciat des Dominicains, à Strasbourg, pour discuter de ma vocation avec le père-maître des novices. J'avais 23 ans. Le fruit était mûr. Je n'avais plus de raison d'attendre : il fallait choisir. En errant seul sur les canaux de la vieille ville, j'ai compris que ce qui me retenait de choisir la vie religieuse, c'était surtout l'attrait du confort, de la reconnaissance et de la notabilité. En septembre, j'entrais au noviciat et allais bien vite me rendre compte que vivre sa vocation, c'est partir à l'aventure. Et pour cause : si l'on m'avait dit qu'un jour, on m'enverrait au Caire pour travailler sur une religion qui n'est même pas la mienne... Dieu réserve toujours de joyeuses surprises !


Ce témoignage est d'Adrien Candiard

Article tiré de  l'hebdomadaire "La Vie" "Les essentiels" (La Vie du 5 avril 2018 n°3788)
Voir: http://www.lavie.fr/spiritualite/temoins/adrien-candiard-vivre-sa-vocation-c-est-partir-a-l-aventure-04-04-2018-89230_688.php